Chapitre I - L'appel du Palais

Le courant sauta une troisième fois.

- Sérieusement...

Léo poussa un soupir en reposant son tournevis sur le sol poussiéreux du local technique. L'odeur du cuivre chauffé et du béton humide lui était plus familière que celle des costumes ou des bureaux ministériels.

À vingt-six ans, il était électricien depuis presque dix ans. Il savait réparer une armoire électrique les yeux fermés, mais il ne comprenait toujours pas pourquoi les gens passaient plus de temps à se disputer qu'à résoudre les problèmes.

Son téléphone vibra.

Une dizaine de notifications.

Encore.

Depuis trois semaines, tout était devenu absurde.

"Monsieur le député, pouvez-vous venir inaugurer notre école ?"

"Interview à 18 h ?"

"Urgent : réunion du groupe parlementaire."

Il fixa l'écran quelques secondes avant de rire.

- Député...

Le mot sonnait toujours faux.

Il n'avait jamais rêvé de politique.

Il s'était présenté parce que tout le monde se plaignait dans son village. Le maire lui avait lancé un soir :

- Si tu crois pouvoir faire mieux, présente-toi.

Alors il l'avait fait.

Sans parti.

Sans argent.

Sans stratégie.

Et, contre toute logique, il avait gagné.

Les chaînes d'information parlaient d'un "accident démocratique". Les éditorialistes cherchaient encore à comprendre comment un simple électricien avait pu battre des professionnels de la politique.

Léo, lui, ne cherchait plus à comprendre.

Il essayait simplement de suivre.

Son téléphone vibra de nouveau.

Convocation officielle.

Assemblée nationale - Première séance. Présence obligatoire.

Il inspira profondément.

- Bon... c'est aujourd'hui.

...

Paris.

Le Palais Bourbon apparaissait derrière les grilles comme un monument sorti d'un autre temps.

Immense.

Silencieux.

Écrasant.

Les autres députés gravissaient les marches avec une assurance presque inquiétante.

Personne ne semblait impressionné.

Comme s'ils revenaient chez eux.

Léo ajusta maladroitement sa veste neuve.

Elle lui allait mal.

Ses chaussures neuves lui faisaient déjà mal aux pieds.

Il avait l'impression d'être un intrus.

À l'entrée, un huissier lui tendit son badge.

- Bienvenue, Monsieur le député.

Ces mots lui semblèrent irréels.

À peine eut-il franchi les portes qu'une étrange sensation parcourut son corps.

Comme un picotement.

Une vibration.

L'air semblait... plus lourd.

Les murs eux-mêmes semblaient murmurer.

Il s'arrêta.

Était-ce son imagination ?

Autour de lui, personne ne réagissait.

Les députés continuaient d'avancer en discutant calmement.

Puis il aperçut quelque chose.

Une fine lueur dorée glissait le long des colonnes.

Invisible.

Ou presque.

Elle serpentait entre les bancs de l'hémicycle avant de disparaître sous le siège du Président.

Léo cligna des yeux.

La lumière avait disparu.

- Première fois ?

Une voix grave le fit sursauter.

Un vieil homme, costume noir impeccablement taillé, le regardait avec un léger sourire.

- Oui...

- Vous avez vu quelque chose, n'est-ce pas ?

Léo hésita.

- Je... je crois.

Le vieil homme observa rapidement les alentours avant de murmurer :

- Ne le dites à personne.

Son sourire disparut.

- Ici, les mots ne servent pas seulement à convaincre.

Ils servent à gouverner.

Puis il s'éloigna sans ajouter un mot.

Léo resta immobile.

Au loin, une cloche retentit.

Les portes de l'hémicycle s'ouvrirent lentement.

Et pendant une fraction de seconde...

Il vit les pupitres s'illuminer de milliers de lignes lumineuses, semblables à des articles de loi gravés dans l'air.

Puis tout redevint normal.

Ou presque.

Sans le savoir, Léo venait de franchir le seuil d'un monde où chaque texte possédait un pouvoir.

Et où une simple phrase pouvait faire tomber un gouvernement... ou un homme.

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