Chapitre III - La Voix du Peuple

Le silence était devenu pesant.

Au-dessus de l'hémicycle, les chaînes dorées du 49.3 continuaient d'enserrer le projet de loi. Elles pulsaient lentement, comme le cœur d'une créature vivante.

Léo observait la scène sans comprendre.

- C'est ça... votre démocratie ?

Personne ne répondit.

Le Premier ministre leva les yeux vers lui.

- Prenez garde à vos paroles, Monsieur le député.

- Pourquoi ? Parce qu'elles vous dérangent ?

Quelques députés échangèrent un regard inquiet.

Le vieil homme, lui, fixait les chaînes.

Une fine fissure venait d'apparaître.

À peine visible.

Mais elle existait.


À plusieurs centaines de kilomètres de là...

Dans un café de Bordeaux, le débat était retransmis sur un téléviseur accroché au mur.

Les conversations cessèrent.

- C'est qui, ce jeune ?

- Le nouvel élu... l'électricien, je crois.

À Marseille, une infirmière en pause s'arrêta de manger.

À Lille, un chauffeur de bus monta le volume de son téléphone.

Dans un garage, des mécaniciens interrompirent leur travail.

Dans une ferme, un agriculteur essuya ses mains avant de s'approcher d'un vieux poste de télévision.

Des millions de Français regardaient.

Ils ignoraient pourquoi.

Mais ils avaient tous le même sentiment.

Pour la première fois depuis longtemps...

Quelqu'un parlait comme eux.


- Vous savez ce qui me choque ? reprit Léo.

Il désigna les chaînes dorées.

- Vous appelez ça un débat ?

Vous décidez d'abord...

Et vous discutez ensuite.

Un craquement résonna.

CRAC.

Une nouvelle fissure parcourut les chaînes.

Cette fois, tout l'hémicycle la vit.

- Le sort...

- Il s'affaiblit...

Le Premier ministre fronça les sourcils.

- Continuez, et vous serez expulsé de cette séance.

Léo sourit légèrement.

- Vous voyez ?

Même maintenant...

Au lieu de répondre à ma question...

Vous voulez me faire taire.

Le cercle magique du 49.3 vacilla.

Les inscriptions lumineuses gravées sur les murs tremblèrent.

Puis quelque chose d'inédit se produisit.

Les caméras filmant l'hémicycle s'illuminèrent.

Une faible lumière blanche s'échappa de leurs objectifs.

Le vieil homme leva brusquement les yeux.

- Non...

Des milliers de filaments lumineux traversèrent l'air.

Ils jaillissaient des caméras.

Des téléphones.

Des écrans.

Ils traversaient la France entière avant de converger vers Léo.

Les députés reculèrent.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Cette magie ne vient pas de l'Assemblée !

Le vieil homme murmura, la voix tremblante :

- Ce n'est pas la Légis-Mancie...

C'est la Foi Civique...

Le Premier ministre pâlit.

- Impossible...

Cette source de pouvoir a disparu depuis des siècles...

Les filaments continuaient d'affluer.

Chaque citoyen qui croyait aux paroles de Léo renforçait cette lumière.

Sans même en avoir conscience.

Léo, lui, ne voyait qu'une douce chaleur parcourir son corps.

Il poursuivit.

- Une loi devrait convaincre.

Pas contraindre.

Elle devrait être assez juste pour que les députés la votent parce qu'ils y croient...

Pas parce qu'ils ont peur de leur propre gouvernement.

Les chaînes se couvrirent de dizaines de fissures.

CRAC !

CRAAAC !

Des morceaux de lumière commencèrent à tomber dans l'hémicycle.

Le Premier ministre leva sa Constitution.

- Par l'autorité de la République...

Léo l'interrompit.

- L'autorité ne vaut rien...

...si elle a oublié ceux qu'elle est censée servir.

À cet instant...

Les filaments de lumière venus des quatre coins du pays se transformèrent en une immense colonne lumineuse.

Elle enveloppa Léo.

Le Palais Bourbon trembla.

Les lustres vacillèrent.

Les textes gravés dans les murs perdirent leur éclat.

Le sceau du 49.3 explosa dans un fracas assourdissant.

Des milliers de lettres dorées retombèrent comme une pluie sur l'hémicycle.

Le silence revint.

Personne n'osait parler.

Le vieil homme regardait les caméras, incapable de détourner les yeux.

- Les archives disaient vrai...

Le Premier ministre murmura :

- Quelles archives ?

Le vieil homme inspira profondément.

- Il existe une magie plus ancienne que la Légis-Mancie.

Une magie qui ne dépend ni des lois...

Ni de la Constitution...

Ni des institutions.

Il posa son regard sur Léo.

- Elle naît lorsque le peuple reconnaît la sincérité d'une parole.

Il marqua une pause.

- Tant que les citoyens croiront en lui...

Aucun sort fondé sur l'autorité ne pourra le réduire au silence.

Pour la première fois depuis des siècles...

Le Palais Bourbon venait de voir renaître la plus redoutée de toutes les magies.

La Voix du Peuple.

Commentaires

Aucun commentaire pour l’instant.